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Histoires Des Invités

Le Journal de Jason, Chapître 4

Par Eïnar Pórshöfn

 

Danser sa vie

Le lunch se déroule sans histoire. J’invite par cinq fois Joséphine pour une danse. Elle se dérobe par deux fois à mon invitation, mais c’est pour accorder une dance à Euphémie. Je lui propose d’abord une salsa, puis, en dépit de mon incompétence, un tango, enfin, tard dans la nuit, un slow. Elle danse aussi avec Bakitah, non sans avoir préalablement, d’un mouvement de tête, demandé l’approbation de Babeth. Le seul homme, autre que moi, avec lequel elle accepte de danser est Karim. Sans aucun doute le côté voyeur et sadique de son cavalier lui échappe encore. En regardant Euphémie et Joséphine enlacées par la musique, surgit en moi un sentiment nouveau, écho sonore de l’harmonie des deux corps rapprochés par l’art de Maître Tsuno Deshimaru. Sentiment identique à celui qui me prit lorsque le Maître créa, devant nous, dans la salle de sport, le lustre étonnant formé des liens de cordes qui unissaient Euphémie et Joséphine.

Ce ne sont plus mes oreilles mais ma poitrine que touchent les sonorités d’un boléro créé par Magnus Lindberg. Sans l’avoir cherché, j’éprouve une nouvelle sensation. Jusqu’alors, la musique restait toujours à distance de mon corps, comme si elle était filtrée par mon cerveau. Je laissais mon intelligence discursive suivre intellectuellement la cadence, la mélodie, l’harmonie et le rythme, tachant de reconnaitre les instruments, de repérer le style propre à chacun des musiciens, d’apprécier la ‘touche’ des exécutants. Ce soir, rien de tel. Porté par la danse des deux femmes, mon corps vibre soudainement à l’unisson de la musique ; je suis le tuba, le saxo et le contrebasson. La musique n’entre pas par mes oreilles, je suis la musique. Les deux corps enlacés d’Euphémie et Joséphine, là, sur le parquet, incarnant parfaitement les subtilités musicales de Magnus Lindberg, sont pour moi une révélation : la vie n’est pas simplement une incohérence qui fonctionne et un désordre qui agit, elle est danse, harmonie parfaite des corps, adéquation sans faille aux rythmes de la nature et aux syncopes de la vie sociale. Emporté magiquement par cette sensation nouvelle, mon corps se dilate aux dimensions de l’univers sonore sans jamais perdre la sensation de sa propre densité. Pas de fusion, ni de confusion. Pas de distance non plus. Mon corps se fait musique par la vertu de ces deux femmes qui dansent devant moi.

Qui est le mystérieux musicien de ce corps musical qui, en ce moment-même, vibre à l’unisson des danseuses ? Cette question demeure en suspens. Qui est l’exécutant de cette musique de Magnus Lindberg ? Joséphine ? Euphémie ? Jason ? Mon état bienheureux ne s’en soucie guère. Cet artiste mystérieux n’a pas de nom. Et d’ailleurs, c’est sans importance. La musique ainsi vécue comme une danse où le corps se révèle, ne conclut jamais. Ces impressions de mon corps qui se fait musique à travers la danse, je cherche à les provoquer. En vain. L’intensité musicale fortement manifestée en mon corps ne dure que quelques instants. Cependant, contrairement à la sensation éprouvée dans la salle de sport, je ne doute pas que cette sensation se renouvèlera, mais je n’en suis manifestement pas le maître.

Subitement, une fenêtre du Club nautique semble se détacher dans un halo vaguement lumineux. La fenêtre est là, devant moi ; et cependant je la ressens physiquement à l’intérieur de mon corps. L’environnement immédiat, les meubles, les tables, les scènes de chasse -de vilains tableaux accrochés au mur-, ne disparaissent pas ; ils sont là comme ils l’ont toujours été, comme ces femmes qu’aucun cavalier n’invite à danser et dont on dit qu’elles « font tapisserie ». Témoins muets d’une scène qui ne les concerne pas -ou qu’ils ignorent-, ces objets, sans bouger, semblent cependant être avalés par la fenêtre, son cadre et sa structure de bois, qui se glisse doucement dans mon ventre. Le phénomène dure quelques secondes, moins d’une demi-minute certainement, mais forte est son intensité. Comme ces images plus vraies que nature que le cerveau produit au moment de sombrer dans le sommeil, ces objets insignifiants, je les vois avec une lucidité folle ; c’est le signe d’un avenir insaisissable à défaut d’un parfait lâcher-prise. Comme dans la douleur atroce, la sensation pure que j’éprouve en ce moment occupe tout le champ de ma conscience : toutes les dimensions de la perception sont fondues ensemble, ce qui me condamne au silence.

Laurence interrompt cette sensation « À quoi songes-tu ; tu as l’air absent ». – « Je suis intensément présent, au contraire. Cette salle, ces gens, la musique, tout pénètre en moi. Ce n’est pas le plaisir sadique, cette jouissance passionnée et perverse que tu as étalée avec cynisme envers Bakitah tout à l‘heure ; c’est d’un autre niveau. » Laurence, manifestement, ne comprend pas. Elle se raccroche à ce qu’elle connait : « Tu évoques mon plaisir sadique, mais toi, à ce qu’on m’a dit de tes anciens rapports avec Joséphine dans le dojo de Tsuno Deshimaru, puis avec Bakitah dans le donjon de Karim, tu en es aussi, tu fais partie de ces gens qui prennent plaisir à faire souffrir. Pire encore, comme moi –je le reconnais, mais moi, au moins, je ne m’en cache pas- tu prends plaisir à voir souffrir, en choisissant si possible tes victimes parmi les jolies femmes, pour mieux les dégrader. » - Laurence touche juste. Je ne peux rien répondre… Elle s’éloigne.

Une autre danse, une rumba, écrite, elle aussi, par Magnus Lindberg, provoque par moments la même sensation pure, rejetant dans le néant toutes les élucubrations de mon esprit, ces choses que je qualifiais jusqu’à présent de ‘concrètes’, mais qui ne sont, je le constate, que des trompe-l’œil. Un peu plus tard, un air de Madison, de Salvador Brotons, le compositeur catalan, renouvèle la sensation. Mais, ici encore, ce n’est pas la totalité du morceau qui fait vibrer mes intestins, seul l’Allegro comico, le troisième mouvement, me transporte dans cette transe paradoxale qui, à aucun moment, ne me fait perdre conscience de moi.

<>Ce ‘réel’ si gratifiant n’est, comme dit le poète Philippe Jaccottet, qu’une « vibration dans l’illimité[1] ». Dans ces moments privilégiés, je perds mon identité, sans même m’en apercevoir. Ceux qui, comme Laurence, me voient ainsi, me croient absent, fuyant dans les nuages des songes creux ; alors que la seule réalité est là, à portée de main. Mais la main de qui ? Qui est-il, cet artiste, se demandait Bazaine. Qui est-il, ce Jason dont le regard, flottant sans volonté, transforme en musée imaginaire un vulgaire salon du Club nautique de Joncquières, une chaise banale en œuvre d’art. Voir la beauté d’un tas d’ordures comme d’autres voient la beauté d’un tamaris en fleurs, tel est le paradoxe vécu au cours de cette célébration des noces de coton. Du coup, mon fantasme du « combats de fouets entre deux amoureuses » se révèle inconsistant et se révèle, post factum, aussi creux qu’une citerne percée. Voici quelques semaines, je me suis planté devant l’image rêvée du « combat de fouets entre deux amoureuses » comme jadis j’allais me planter devant un tableau de Picasso ou une sculpture de Giacometti, attendant que « me parlent » ces œuvres d’art à la beauté estampillée. De la même façon, j’attendais les rencontres du Club des épilés, puis les séances de Shibari, puis les rendez-vous au dojo de Maître Deshimaru, puis, tout dernièrement, le « combat de fouet entre deux amoureuses », comme d’autres attendent le Messie. Or maintenant, dans cette salle de danse, sans effort, sans même le vouloir, peuvent me parler n’importe quel objet, n’importe quel paysage, n’importe quel visage. C’est une question de qualité d’attention. Non pas l’attention besogneuse du charpentier qui vérifie l’orientation de la pièce de bois dans l’axe de la scie, ni l’attention projective, celle des bons élèves et des créateurs d’entreprise qui anticipent l’évènement pour mieux s’y préparer, mais une attention réactive, stimulée en permanence par les objets, les êtres et les événements. En fait, ces moments intenses ne durent guère et laissent, au fur et à mesure qu’ils se répètent, un regret de plus en plus douloureux.

 

(à suivre…)

 

 

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